Semer des graines de bambou : la méthode, les espèces, et où les acheter

L'essentiel
Les graines de bambou sont rares et vieillissent vite : on les sème dès réception, après une nuit de trempage, à un demi-centimètre de profondeur, entre 20 et 30 °C. Une sur trois à une sur deux lève, et il faut plusieurs années pour une vraie touffe. Moso ou Fargesia angustissima pour le jardin, tropicaux pour la véranda. Et pour l'achat : un vendeur de l'Union européenne, un nom latin précis, une date de récolte.
Un bambou en graines, c’est tentant. Et ça me tente beaucoup.
Quelques euros le sachet, et la promesse d’une forêt de cannes au fond du jardin.
Ça marche.
Mais c’est pas du radis : les graines sont rares, elles vieillissent vite, et la plantule met des années à devenir un vrai bambou.
D’où viennent les graines de bambou ?
D’une floraison, forcément. Et un bambou fleurit rarement : souvent à quelques dizaines d’années d’intervalle, parfois plus d’un siècle pour certaines espèces. Le jour où il fleurit, il peut s’épuiser et mourir (tout est expliqué dans la floraison des bambous). Pas étonnant que la graine soit une denrée rare.
Dans le commerce, on trouve surtout trois familles :
- Les bambous tropicaux d’Inde, du Yunnan ou de Thaïlande : Dendrocalamus, Bambusa, Thyrsostachys. Ce sont les plus nombreux.
- Le moso, Phyllostachys edulis, le grand bambou des forêts chinoises. Il fleurit par petites taches chaque année en Chine.
- Les bambous de montagne en floraison : en ce moment, Fargesia angustissima, dont des populations entières fleurissent dans la nature en Chine.
Gardez en tête qu’on ne reconnaît pas l’espèce d’un bambou à sa graine, ni même, à l’œil, si c’est un bambou. Vous dépendez de l’honnêteté du vendeur. Ce n’est pas théorique : depuis 2011, des graines du Yunnan circulent sous une dizaine de noms, dont Fargesia fungosa, alors qu’il s’agit souvent d’une espèce voisine (l’histoire est racontée dans les fruits et graines du bambou).
Des graines qui ne se gardent pas
C’est le premier piège. Selon les forestiers indiens, la plupart des graines de bambous tropicaux meurent en un ou deux mois à température ambiante. Sèches et au froid, elles tiennent bien plus longtemps.
Pour le moso, une étude chinoise donne un bon repère : à 4 °C, les graines se conservent bien un an, et elles sont mortes au bout de deux ans et demi.
En pratique :
- achetez des graines dont la date de récolte est indiquée, et la plus récente possible ;
- semez dès réception ;
- sinon, gardez-les au réfrigérateur, dans un bocal bien fermé, au sec.
Semer des graines de bambou, pas à pas
Le bon moment : à partir de la fin de l’hiver, dans la maison, ou au printemps quand il fait doux. Pour les bambous tropicaux, toute l’année si vous avez de la chaleur et de la lumière.
- Faites tremper. Une nuit dans de l’eau tiède, 24 heures au maximum. Au-delà, la graine ramollit et peut pourrir. Les pépinières indiennes jettent celles qui flottent ; Attention avec le moso : ses graines flottent souvent à cause de leurs enveloppes, sans être mortes pour autant. Remuez : les bonnes graines finissent en général par couler.
- Préparez un substrat léger. Un terreau de semis sans tourbe, allégé de sable ou de vermiculite. Il doit retenir l’humidité sans jamais rester détrempé.
- Semez à peine enterré. Environ un demi-centimètre de profondeur, une graine par godet ou un centimètre d’écart en terrine.
- Mettez au chaud. Pour le moso, la germination se fait entre 20 et 30 °C, au mieux vers 25 °C ; elle s’arrête sous 15 °C. Les tropicaux veulent plutôt 25 à 30 °C. Le dessus d’un radiateur doux ou un tapis chauffant font l’affaire.
- Gardez humide, pas mouillé. Un couvercle ou un sac plastique au-dessus, à ouvrir chaque jour pour aérer. Les graines de bambou moisissent facilement.
- Patientez. Les premières lèvent en une à deux semaines, souvent dès cinq à sept jours. D’autres suivent pendant un mois.
La lumière n’est pas nécessaire pour germer. Dès que la pousse sort, en revanche, il lui faut une lumière vive, sans soleil direct qui la grillerait.
Et la germination sur papier absorbant ?
C’est la méthode qu’on voit partout : les graines posées sur du papier absorbant humide, dans une boîte fermée, au chaud.
Elle marche très bien. C’est très amusant à faire. Les enfants adorent (et moi aussi).
Mais elle a un très gros défaut : le repiquage.
Une graine de bambou germe d’abord par une petite racine blanche, très fragile. Si on la laisse grandir sur le papier, elle s’y accroche, se tord, et casse au moment où l’on veut la planter. Une plantule de bambou à la racine abîmée repart mal, quand elle repart.
Si vous voulez l’essayer, voici comment limiter la casse :
Papier humide, pas trempé, dans une boîte fermée qu’on ouvre chaque jour quelques secondes pour aérer.
Regardez tous les jours. Une graine qui moisit s’enlève tout de suite, sinon la moisissure gagne les voisines.
Repiquez dès que la racine pointe, à quelques millimètres, sans attendre qu’elle fasse un ou deux centimètres.
Découpez le morceau de papier et plantez-le avec : il se décomposera. Prenez le tout, par la graine, en faisant attention à la racine, avec une pince à épiler.
Faites préalablement votre trou dans la terre à l’aide d’un stylo.
Racine vers le bas, dans un godet de terreau déjà humide, à peine recouverte.
Mon avis : c’est utile pour trier un lot de graines et voir lesquelles sont vivantes, ou pour surveiller quelques graines rares. Pour le reste, le semis directement en godet est plus simple et plus sûr,on évite l’étape la plus risquée.
Au vu du taux de germination, c’est parfois utile.
Combien vont lever ?
Rarement toutes. Les chiffres sérieux tournent autour d’une graine sur trois à une sur deux :
- 30 % annoncés par un vendeur français pour le moso, 30 à 40 % pour Fargesia angustissima ;
- 40 à 60 % selon les espèces dans les pépinières forestières indiennes ;
- 60 à 70 % des graines viables de Dendrocalamus membranaceus dans une étude chinoise, mais avec beaucoup de grains vides au départ.
Conclusion : semez tout le sachet. Et ne jugez pas avant un mois.
Du brin d’herbe à la touffe : les premières années
Un bambou qui vient de germer ressemble à de l’herbe. Ne le désherbez pas par erreur !
Je me souviens encore, mi-ému, mi-énervé, des gingembres qui n’ont pas réussi à passer l’épreuve de « la belle-mère vient arroser les plantes pendant les vacances ».
- Repiquez en pot individuel quand la plantule porte quatre à six feuilles, dans un mélange de terreau et de sable.
- Gardez-la à mi-ombre un ou deux mois, puis habituez-la peu à peu à plus de lumière.
- Arrosez régulièrement, sans laisser d’eau dans la soucoupe.
- Protégez-la l’hiver, même pour une espèce rustique : un jeune plant n’a pas la résistance d’une touffe installée. Les tropicaux veulent rester au-dessus de 10 °C.
Ensuite, chaque saison apporte des cannes un peu plus grosses que les précédentes. Il faut plusieurs années pour reconnaître un vrai bambou. Un pépiniériste américain estime qu’un semis a environ trois ans de retard sur une plante divisée, et qu’un traçant met trois à quatre ans à se faire un vrai réseau de rhizomes. Gardez vos plants en pot deux ou trois ans avant de les mettre en terre.
La bonne nouvelle : chaque semis est une plante neuve, génétiquement unique, parfois un peu différente de ses parents. Son horloge de floraison repart de zéro, il ne fleurira pas avant des décennies. C’est d’ailleurs comme ça que les pépinières ont remplacé les vieux Fargesia murielae et Fargesia nitida morts après leur floraison.
Quelles espèces semer chez nous ?
Pour le jardin
Le moso est le grand classique. Une touffe installée supporte autour de -20 °C, et c’est le bambou qui monte le plus haut sous notre climat. Mais c’est un traçant, et un costaud : prévoyez dès la plantation une vraie barrière anti-rhizomes, et beaucoup de place. Dans un jardin de lotissement, il n’a rien à faire.
Fargesia angustissima est l’autre option rustique : il reste en touffe, encaisse -15 °C et ne demande pas de barrière. Et semer ses graines aujourd’hui, c’est obtenir une plante de nouvelle génération, pendant que les vieilles touffes fleurissent.
Pour la véranda ou la serre
Les tropicaux sont les plus faciles à faire germer, et les plus difficiles à garder. Dendrocalamus asper, Thyrsostachys siamensis, Bambusa polymorpha ou Bambusa ‘Longinternode’ ne passeront pas l’hiver dehors. Leur place est en grand pot, sous une véranda lumineuse et chauffée. Sous verre, ils restent bien plus modestes que sur les photos. Les conseils de culture sont dans le bambou en pot.
Pour comparer tout ça selon votre hiver et votre place, notre outil pour trouver son bambou fait le tri.
Où trouver des graines de bambou ?
Chez un vendeur français : Pandam
Pandam est une entreprise bretonne qui vend des graines de bambou et expédie depuis son atelier en Bretagne. L’intérêt, c’est que chaque fiche donne ce qu’il faut savoir : nom latin, origine, date de récolte, taux de germination annoncé, température de germination, et un guide de semis. Exactement les informations à exiger de n’importe quel vendeur.
Voyez leur collection de graines de bambou, et notamment les graines de moso, de Fargesia angustissima ou de Dendrocalamus asper. Les lots dépendent des floraisons : certaines espèces sont souvent épuisées, c’est normal.
Sur eBay : beaucoup de choix, à trier
Une recherche « graines bambou » sur eBay donne plus de deux cents annonces : surtout des sachets de trois à vingt graines, pour quelques euros plus le port, souvent expédiés d’Italie ou de Hongrie. Du moso, des Dendrocalamus, des Bambusa, parfois sous d’anciens noms (le « Bambusa arundinacea » est le Bambusa bambos).
Et puis il y a le reste :
- des noms fantaisistes : « bambou bleu géant Phyllostachys », « bambou blanc pour pot ». Le bambou bleu le plus connu des jardiniers est le bambou bleu de l’Himalaya, et ce n’est pas un Phyllostachys ;
- des plantes qui ne sont pas des bambous : le « bambou sacré » est un Nandina, le « palmier bambou » un palmier, le « bambou porte-bonheur » un Dracaena ;
- des photos retouchées : ailleurs sur internet circulent des bambous violets ou arc-en-ciel. Ces couleurs n’existent pas.
Le risque financier est faible : quelques euros. Le vrai risque est ailleurs.
Le vrai risque : sanitaire et réglementaire
Depuis le 14 décembre 2019, le règlement européen sur la santé des végétaux (UE 2016/2031) s’applique. Pour les graines, il dit ceci :
- toute graine à semer qui entre dans l’Union depuis un pays tiers doit être accompagnée d’un certificat phytosanitaire, délivré par le pays d’origine ;
- un envoi non conforme peut être bloqué par les contrôles.
Ce n’est pas de la paperasse gratuite. Des graines d’origine inconnue peuvent transporter des maladies absentes de France, ou donner une plante envahissante : c’est l’avertissement qu’a lancé le ministère de l’Agriculture en 2020, quand des sachets de graines non commandés arrivaient de Chine dans des boîtes aux lettres. Sa consigne était nette : ne pas les semer.
À votre place, je suivrais ces règles :
- Achetez à un vendeur installé dans l’Union européenne, et vérifiez le pays d’expédition sur l’annonce, pas seulement la langue.
- Exigez un nom latin précis, genre et espèce. « Bambou géant » ne veut rien dire.
- Cherchez la date de récolte et l’origine. Un vendeur sérieux les connaît.
- Fuyez les photos trop belles et les couleurs impossibles.
Si vous voulez regarder, voici les annonces de graines de bambou moso sur eBay et plus largement de graines de bambou sur eBay. Filtrez la provenance sur « Union européenne ».
Questions fréquentes
Peut-on semer les graines de son propre bambou ?
Oui, si votre bambou fleurit et en donne. Semez-les vite, de la même façon. Chez certains bambous, comme le bambou noir en ce moment, beaucoup d’épillets sont vides : ne vous attendez pas à grand-chose, mais chaque plantule est un bambou neuf. Voyez la floraison des bambous.
Un moso de semis trace-t-il moins qu’un moso de pépinière ?
Non. Il est plus lent les premières années, le temps de former ses rhizomes, mais c’est le même bambou traçant. La barrière se pose dès la plantation en terre, pas quand les rhizomes sont déjà chez le voisin.
Mes graines n’ont pas levé : que s’est-il passé ?
Le plus souvent, elles étaient trop vieilles ou vides. Ensuite viennent le froid (sous 15 °C, le moso ne germe pas) et l’excès d’eau, qui les fait moisir. Avant d’accuser votre méthode, demandez la date de récolte au vendeur.
Semer un bambou, c’est lent, incertain, et passionnant. À condition de partir de bonnes graines.
PS : notez quelque part le nom, le vendeur et la date du semis. Dans dix ans, quand on vous demandera ce que c’est, vous serez content de pouvoir le savoir sans avoir à passer par un outil d’identification de bambou.
