Le bambou fait des fruits ? Du riz de bambou à la poire du Melocanna

L'essentiel
Quand un bambou fleurit, il fait des fruits : le plus souvent un grain comme celui du blé, parfois une baie charnue de la taille d'une poire. Le riz de bambou du sud de l'Inde, le Melocanna et ses fruits record, l'année des rats au Mizoram, les graines de nos bambous de jardin et ce qu'il faut savoir avant d'en semer.
« Le bambou fait des fruits ? » La question surprend. Et pourtant, oui. Quand un bambou fleurit, il fait ce que font toutes les plantes à fleurs : il produit de quoi se ressemer.
Le plus souvent, c’est un petit grain sec, comme un grain de blé. Parfois, c’est une vraie baie charnue, grosse comme une poire. Et dans certaines régions d’Inde, ces fruits ont des conséquences qui dépassent de loin le jardin.
Voici ce que produit un bambou en fleur, ce qu’on en fait là-bas, et ce que vous pouvez en attendre ici.
Une graminée, donc des grains
Le bambou est une graminée, cousin du blé, du riz et du gazon. Son fruit est donc, en général, le même que le leur : un caryopse. C’est un fruit sec à une seule graine, dont l’enveloppe est soudée à la graine. Bref, un grain.
Des botanistes chinois ont examiné les fruits de 39 bambous, répartis en 21 genres. Conclusion : tous sont des caryopses, mais de quatre sortes.
- Le grain ordinaire, à enveloppe fine. C’est le cas de la majorité des bambous, dont les Fargesia de nos jardins.
- Le grain à coque dure, presque une petite noisette. On le trouve chez les Dendrocalamus, les géants tropicaux comme le Dendrocalamus giganteus, et chez les Cephalostachyum, comme le Cephalostachyum pergracile.
- Un intermédiaire entre les deux, relevé notamment chez les Phyllostachys.
- Le fruit charnu, à paroi épaisse et molle, comme une baie. Il n’existe que dans quelques genres tropicaux. On y revient plus bas.
Le « riz de bambou »
Puisque c’est un grain, il se mange. Dans le sud de l’Inde, quand le grand bambou épineux, le Bambusa bambos, fleurit, des communautés de la forêt ramassent ses graines. On l’appelle mulayari en malayalam, au Kerala, et moongil arisi en tamoul : littéralement, le riz de bambou.
Dans les Ghâts occidentaux, la récolte est une affaire de connaisseurs, transmise dans les peuples de la forêt. Au Wayanad, au Kerala, elle compte dans les revenus des communautés qui vivent dans la réserve. Le grain se cuisine comme du riz, en un peu plus collant, avec un léger goût sucré. Une étude indienne récente lui trouve des teneurs en protéines et en amidon comparables à celles du riz.
Évidemment, la récolte dépend de la floraison. Elle peut donc manquer pendant des décennies. (Difficile d’en faire un plat du dimanche.)
Les bambous qui font de vrais fruits
Quelques bambous tropicaux sortent du lot. Leur grain s’entoure d’une chair épaisse : on parle de fruit charnu, ou de baie. Les botanistes chinois cités plus haut en ont trouvé dans neuf genres.
Melocanna baccifera, la poire des graminées
Le champion, c’est le Melocanna baccifera, bambou du nord-est de l’Inde et des régions voisines. Son fruit est le plus gros de toutes les graminées. Une poire verte, terminée par un bec recourbé.

- La taille : 4 à 12 cm de long selon la flore de référence des bambous d’Asie du Sud-Est. Une étude indienne a mesuré en moyenne une dizaine de centimètres sur des fruits mûrs.
- Le poids : 47 à 180 g selon la même flore, un peu plus de 100 g en moyenne dans l’étude indienne, et jusqu’à 300 g signalé.
- L’intérieur : presque pas de réserve dans la graine elle-même. C’est l’embryon qui stocke l’amidon.
- La germination : le fruit germe souvent alors qu’il pend encore à la plante.
Il se mange. Les populations locales le consomment, et il a servi de nourriture de disette. Les animaux, sauvages ou domestiques, en raffolent aussi. Retenez ce dernier point, il compte pour la suite.
Les autres bambous à baies
Les Ochlandra, des bambous-roseaux du sud-ouest de l’Inde et du Sri Lanka, font eux aussi des fruits charnus, plus allongés. Les Dinochloa, ces bambous lianes d’Asie du Sud-Est qui grimpent dans les arbres, portent de petits fruits charnus et ronds, de quelques millimètres pour les espèces décrites. Rien à voir avec la poire du Melocanna, mais le principe est le même.
Aucun de ces bambous ne se cultive dehors en France. Ce sont des curiosités, à lire plutôt qu’à planter. D’autres sont rassemblées dans les records des bambous et dans les bambous étonnants.
Quand les graines tombent par tonnes : l’année des rats
Le Melocanna fleurit en masse : toutes les touffes d’une région en même temps, à plusieurs décennies d’intervalle, puis elles meurent. Pendant deux ou trois ans, parfois plus, les fruits tombent en quantités énormes. Une étude indienne parle de rendements pouvant approcher 80 tonnes par hectare.
Pour les rats, c’est un buffet ouvert. Ils mangent, se reproduisent, et leur nombre explose. Quand il n’y a plus de fruits, ils se rabattent sur les champs de riz et de maïs, puis sur les greniers.
Au Mizoram, un État du nord-est de l’Inde, ce phénomène porte un nom : le mautam. La vague de 1959 a provoqué une famine restée dans toutes les mémoires de la région. Celle de 2007 était attendue et surveillée, ce qui n’a pas empêché de lourds dégâts. Une étude sur les rongeurs de la région a observé la pullulation après la floraison de 2007-2008, plus forte encore une fois tous les fruits tombés.
Le Melocanna n’est pas seul. Le Bambusa tulda a son propre épisode, le thingtam, avec les mêmes effets. La presse indienne en a signalé une vague au Mizoram ces dernières années.
Un détail intéressant : une étude de 2016 a analysé ces fruits et les a trouvés très pauvres en protéines. L’idée selon laquelle un fruit très nourrissant ferait « gonfler » les rats ne tient donc pas. C’est surtout l’abondance soudaine de nourriture qui compte. Une hypothèse classique des écologues va dans le même sens : en fleurissant tous ensemble, les bambous produisent plus de graines que les animaux ne peuvent en manger, et une partie survit pour germer. Vu du côté des agriculteurs, le calcul est moins réjouissant.
Et nos bambous de jardin, font-ils des graines ?
Oui, quand ils fleurissent. Ce qui n’arrive pas souvent, et presque jamais au moment choisi.
Le meilleur exemple est récent. Les Fargesia murielae ont fleuri dans toute l’Europe dans les années 1990, puis les Fargesia nitida jusqu’aux années 2000. Les vieux pieds sont morts. Mais leurs graines ont été semées en masse, et presque tous les Fargesia vendus aujourd’hui en sont issus. Des pépiniéristes ont même trié les semis pour en tirer de nouvelles variétés, comme le Fargesia nitida ‘Black Pearl’. Même histoire, plus récente, pour le Chusquea gigantea.
À l’inverse, le bambou noir, en pleine floraison en ce moment, donne très peu. Ses épillets sont souvent vides. Quelques rares semis ont levé, avec des pertes.
Bref, chez nous, une graine de bambou reste un petit événement. Pour savoir quels bambous fleurissent, lesquels ont fleuri et comment réagir, tout est dans la floraison des bambous.
Et si l’envie vous prend d’en semer, c’est tout un sujet : nous lui consacrons un article à part, semer des graines de bambou.
Questions fréquentes
Le bambou est-il un arbre, puisqu’il fait des fruits ?
Non. Toutes les plantes à fleurs font des fruits, l’herbe de la pelouse comprise. Le bambou est une graminée géante, et son fruit est presque toujours un grain, comme celui du blé.
Peut-on manger les graines de son bambou de jardin ?
Je ne le conseille pas. Le riz de bambou consommé en Inde vient d’espèces précises, récoltées par des gens qui les connaissent. Chez nous, les floraisons donnent peu de graines, souvent vides, et l’identité de la plante n’est pas toujours sûre. Les pousses, en revanche, se mangent bien : voyez les pousses de bambou comestibles.
Un bambou issu de graine fleurira-t-il en même temps que sa mère ?
Non. Une plante née d’une graine remet son horloge à zéro. Elle ne refleurira pas avant des décennies, ce qui est justement l’intérêt des semis après une floraison.
Peut-on voir un fruit de Melocanna en France ?
Très peu probable. Ce bambou est tropical, absent du commerce, et ne fructifie qu’à plusieurs décennies d’intervalle. Sa dernière grande vague, au Mizoram, remonte à 2007.
