Bambous

Bambous aux formes étonnantes : cannes carrées, ventrues, en zigzag… d’où viennent-elles ?

Par 6 min de lecture

Phyllostachys edulis 'Kikko' (bambou écaille de tortue)
Phyllostachys edulis ‘Kikko’, le bambou « écaille de tortue ». Photo : Tangopaso, domaine public, via Wikimedia Commons.

L'essentiel

Canne carrée, ventre de Bouddha, écaille de tortue, bouteille, zigzag, nœuds en soucoupe, accordéon : pour chaque forme, ce qui la provoque (gènes, stress ou technique), ce qui l'accentue, et le bambou carré « moulé » japonais qui n'est pas une variété.

Une canne carrée. Une canne avec un ventre. Une canne qui fait des zigzags. Quand on les voit pour la première fois, on cherche le truc.

Il y en a parfois un. Mais pas toujours là où on l’attend.

Derrière ces formes, il y a trois causes possibles. La génétique : l’espèce ou la variété est faite comme ça, point. Le stress : la plante se déforme quand on la serre ou qu’on la prive. Et la technique : un artisan force la forme. Savoir laquelle joue évite de payer cher une plante qui redeviendra banale chez vous.

La canne carrée

Le Chimonobambusa quadrangularis a une section presque carrée, aux angles arrondis. C’est un caractère de l’espèce. Une étude publiée en 2024 relie cette forme à l’organisation des tissus de la paroi (les faisceaux et les fibres), sans que le mécanisme soit entièrement expliqué.

Autre détail : les nœuds du bas portent une couronne de petites pointes. Ce ne sont pas des épines, mais des racines aériennes avortées, une signature du genre Chimonobambusa. Ça pique un peu quand même.

Ce qui joue sur la forme : rien de connu, c’est génétique. Ce qui joue sur la réussite, en revanche, c’est le calendrier. Ses pousses sortent en fin d’été et en automne, encore tendres, et gèlent facilement. Le feuillage tombe sous -10 °C environ, la souche tient vers -15 °C. Un coin abrité fait toute la différence. La forme dorée, ‘Suow’, a la même section carrée.

Et le bambou carré « moulé » ?

À Kyoto, on fabrique des cannes carrées appelées kakuchiku. Dès qu’une jeune pousse de moso sort de terre, on l’entoure d’un cadre carré en bois. La canne grandit dans le moule et en garde la forme. Une variante utilise des cadres en L.

C’est une technique, pas une variété. Les pousses suivantes de la même plante sortent rondes. Si on vous vend un « moso carré » en pot, méfiance : la plante n’a rien de carré, seule la canne travaillée l’était.

Le ventre de Bouddha

Le Bambusa ventricosa est le cas le plus instructif. La flore de Chine le décrit avec deux types de cannes : des cannes normales de 8 à 10 m, aux entre-nœuds à peine renflés, et des cannes « anormales » de 25 à 50 cm, aux entre-nœuds courts et bombés. Ces dernières sont habituelles chez les plantes en pot.

Autrement dit, le ventre est une réponse au stress. Pot étroit, eau mesurée, peu d’engrais : il gonfle. Pleine terre, arrosage et nourriture : il redevient un grand bambou presque ordinaire.

À votre place, je le garderais donc en pot, un peu à l’étroit, et rentré à l’abri du gel l’hiver. Les sources le donnent entre -6 et -9 °C, et la pépinière qui l’annonce le plus résistant ne le conseille pas dehors là où il gèle vraiment. C’est l’un des rares cas où être un jardinier un peu radin paie.

On le trouve aussi sous le nom de Bambusa tuldoides ‘Ventricosa’. Les botanistes discutent du rattachement, mais dans le commerce, c’est la même plante.

Son cousin, le Bambusa vulgaris ‘Wamin’, est ventru même en pleine terre : entre-nœuds du bas de 10 à 15 cm, bien bombés, qui apparaissent peu à peu sur les nouvelles cannes une fois la touffe installée. Mais il est tropical : -2 °C, au mieux -6 °C. Serre ou véranda hors gel.

L’écaille de tortue

Le Phyllostachys edulis ‘Kikko’ est une forme du moso. Sur 30 à 60 cm à la base, ses nœuds sont obliques et se rapprochent alternativement d’un côté puis de l’autre. Ça dessine une carapace de tortue. Plus haut, la canne redevient normale.

Ce n’est pas une taille de jardinier japonais, contrairement à ce qu’on lit parfois. C’est une mutation naturelle. Une étude publiée en 2026 relie les entre-nœuds raccourcis à un gène de la voie des gibbérellines (des hormones de croissance) qui fonctionne mal : les cellules s’allongent moins.

L’anomalie peut apparaître par hasard à la base d’autres Phyllostachys. Seul ‘Kikko’ la montre régulièrement. Vous le croiserez aussi sous les noms de Phyllostachys heterocycla ou Ph. pubescens ‘Heterocycla’ : même plante. Il est arrivé en France vers 1877. Rare et cher, encore aujourd’hui.

L’accordéon

Le Phyllostachys aurea, l’un des bambous les plus vendus, tasse parfois les entre-nœuds de la base : courts, irréguliers, un peu gonflés. Les Anglais parlent de « ventre de moine ».

Deux conditions : une touffe adulte, et des cannes d’un bon diamètre. Et seulement sur une partie des cannes. Les formes colorées ‘Koi’ et ‘Flavescens Inversa’ le font aussi. Le mécanisme, lui, n’est pas documenté.

La bouteille

Chez le Pseudosasa japonica ‘Tsutsumiana’, chaque entre-nœud enfle juste au-dessus du nœud, puis s’affine. Les Anglais l’appellent « bambou oignon vert ». Même les rhizomes sont renflés.

C’est génétique, mais plus marqué en pot. Il est rustique (-18 à -20 °C selon les sources) et traçant.

Le zigzag

Chez le Phyllostachys aureosulcata et sa forme jaune ‘Spectabilis’, quelques cannes forment un zigzag net à la base. Combien, et lesquelles ? Impossible à prévoir d’une année sur l’autre. C’est un bambou très rustique (environ -20 °C).

Le Phyllostachys flexuosa a des cannes souples, sinueuses entre les nœuds du bas et arquées en tête. Elles foncent avec l’âge.

Le Shibataea kumasaca fait le zigzag en petit : des tiges fines, aplaties entre les nœuds, avec une seule grande feuille par rameau. Il ressemble à peine à un bambou. Petit détail : une source attribue l’effet zigzag au feuillage plutôt qu’aux tiges, mais les flores botaniques décrivent bien des tiges en zigzag.

Les nœuds en soucoupe

Le Chimonobambusa tumidissinoda porte des nœuds en disque, souvent deux fois plus larges que la canne. Les Chinois en font des cannes de marche depuis la dynastie Han. Les botanistes, eux, ne l’ont décrit qu’en 1980. Pas de retard à l’allumage chez les artisans.

C’est un traçant actif, envahissant en climat doux et humide. Sa rusticité fait débat : -5 à -10 °C pour la Société royale d’horticulture britannique, -13 à -15 °C pour les pépinières. Dans le Midi, on le conseille à mi-ombre.

Plus discret, le Thamnocalamus crassinodus porte bien son nom (« à nœud épais ») : nœuds renflés, sur des cannes bleutées qui rougissent à la lumière. Voir ‘Kew Beauty’ et ‘Merlyn’.

Le tableau des formes

Hauteur et rusticité sont celles des fiches (valeur prudente, en pleine terre). Le détail des fourchettes est sur chaque fiche.

BambouFormeOrigine de la formeCe qui l’accentueRusticitéType
Chimonobambusa quadrangulariscarréegénétiquerien de connu-15 °Ctraçant
Moso « moulé » (kakuchiku)carréetechniquecadre posé sur la pousse——
Bambusa ventricosaventruestresspot étroit, eau et engrais mesurés-7 °Ccespiteux
Bambusa vulgaris ‘Wamin’ventruegénétiquetouffe installée-2 °C (tropical)cespiteux
Phyllostachys edulis ‘Kikko’écaille de tortuemutationrien de connu-18 °Ctraçant
Phyllostachys aurea, ‘Koi’, ‘Flavescens Inversa’accordéongénétiquetouffe adulte, grosses cannes-14 °Ctraçant
Pseudosasa japonica ‘Tsutsumiana’bouteillegénétiqueculture en pot-20 °Ctraçant
Ph. aureosulcata ‘Spectabilis’zigzag à la basegénétiqueimprévisible-20 °Ctraçant
Phyllostachys flexuosazigzag, cannes arquéesgénétiquerien de connu-23 °Ctraçant
Shibataea kumasacazigzag (petites tiges)génétiquerien de connu-20 °Cpeu traçant
Chimonobambusa tumidissinodanœuds en soucoupegénétiquerien de connu-13 °C (discuté)traçant
Thamnocalamus crassinodusnœuds renflésgénétiquerien de connu-5 °C (discuté)cespiteux

Un constat : une seule de ces formes dépend vraiment de vous, le ventre du Bambusa ventricosa. Pour les autres, choisissez bien la plante, puis laissez-la faire. Pour les retrouver par forme, l’outil a un filtre : carré, ventru, écaille, bouteille, zigzag, nœuds renflés, accordéon.

Et n’oubliez pas la colonne « type » : presque tous sont traçants. Une barrière anti-rhizomes ou un grand pot, et tout se passe bien.

Questions fréquentes

Mon Bambusa ventricosa n’a plus de ventre. Pourquoi ?

Il est trop bien traité. Rempoté dans un grand pot, mis en pleine terre, arrosé et nourri, il sort des cannes normales. Gardez-le dans un pot plutôt étroit, avec un arrosage et un engrais mesurés : les nouvelles cannes reprendront du ventre.

Peut-on rendre carré un bambou soi-même ?

C’est le principe du kakuchiku japonais : un cadre carré posé autour d’une jeune pousse de moso dès sa sortie de terre. Mais seule la canne moulée sera carrée. La plante, elle, continuera de faire des cannes rondes.

Toutes les cannes d’un ‘Spectabilis’ font-elles des zigzags ?

Non, quelques-unes seulement, à la base, et sans régularité d’une année sur l’autre. Même chose pour l’accordéon du Phyllostachys aurea, qui n’apparaît que sur certaines cannes d’une touffe adulte.

Une canne bizarre, c’est rarement un accident. Mais c’est parfois un pot trop petit.

PS : les autres curiosités (géants, nains, records) sont réunies dans le tour des bambous étonnants.

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