Notre encyclopédie du jardinage de 1954 : ce qui reste juste, ce qui fait sourire, ce qui fait peur
L'essentiel
L'« Encyclopédie pratique du jardinage » (Fernand Nathan, dirigée par J.-M. Duvernay avec le botaniste Pierre Chouard) sert de fil rouge à une série d'articles : on en garde les gestes toujours valables (conservation, plantation, taille, calendriers), on sourit de ses curiosités d'époque, et on écarte définitivement ses traitements chimiques et ses plantes devenues envahissantes.
On a récupéré un vieux livre de jardinage. Un pavé : couverture verte, papier jauni, près de 500 pages.
Il s’appelle « Encyclopédie pratique du jardinage », et il date du milieu des années 1950. On l’a lu de près. Et il nous a donné une idée : s’en servir de fil rouge pour toute une série d’articles.
Avant d’aller plus loin, je vous dois une présentation. De lui, et de ce qu’on va en faire (ou surtout ne pas en faire).
Le livre : une encyclopédie de l’après-guerre
L’ouvrage est paru chez Fernand Nathan, dans sa collection d’encyclopédies pratiques. Dans la série, on l’appelle « l’encyclopédie de 1954 », la date de notre exemplaire. La Bibliothèque nationale de France en enregistre une parution dès 1953.
Il a été dirigé par J.-M. Duvernay, présenté par le livre comme ingénieur honoraire des Parcs et Jardins de la Ville de Paris et professeur d’arboriculture d’ornement à l’École du Breuil. Il signe d’ailleurs lui-même le chapitre sur les arbres d’ornement.
Avec lui, Pierre Chouard (1903-1983). Pas n’importe qui : un botaniste spécialiste de la physiologie des plantes, qui a enseigné à la Sorbonne, dirigé le phytotron du CNRS à Gif-sur-Yvette et compté parmi les artisans de la création du parc national des Pyrénées.
Autour d’eux, toute une équipe de spécialistes. Parmi ceux qu’on a croisés :
- Pierre Hampe, ingénieur agricole et conseiller technique des Établissements Georges Truffaut, pour les ennemis et maladies des plantes ;
- M. Coutanceau, professeur d’arboriculture fruitière et directeur adjoint de l’École nationale d’horticulture de Versailles, pour les arbres fruitiers ;
- Henri Fuchs, ingénieur horticole chez Truffaut lui aussi, pour les fleurs ;
- et trois ingénieurs de la maison Vilmorin-Andrieux pour le potager.
Bref, du beau monde : les écoles d’horticulture, les grainetiers, Truffaut.
Et une époque bien précise. Le potager nourrit encore la famille : le livre donne les rendements à l’are, comme on parlerait d’un champ. Le jardin ouvrier y est présenté comme une école de vie autant qu’une économie. Et la chimie de synthèse arrive en héroïne : Pierre Hampe y voit l’ouverture d’« une nouvelle période dans la guerre chimique contre les ennemis des cultures ».
On y reviendra. Il y a de quoi.



Ce qui n’a pas pris une ride
Autant le dire tout de suite : le savoir-faire de ce livre est solide. Les auteurs avaient les mains dans la terre, et ça se voit.
- Conserver les légumes : le silo de jardin (une tranchée en terrain sec, de la paille, de la terre, des cheminées d’aération), la jauge pour les poireaux et les choux, la cave pour les carottes. Rien de mieux n’a été inventé pour un potager familial.
- Le fruitier : froid sans gel, obscurité, de l’air pour évacuer les gaz des fruits, beaucoup d’humidité pour qu’ils ne se rident pas. Toujours exact.
- Les rosiers : planter de novembre à mars hors gel, raccourcir le bout des racines, les praliner, butter le pied avant l’hiver. Le geste n’a pas changé.
- Les dates et les distances : semis, écartements, calendriers légume par légume. Écrits pour la région parisienne, mais justes.
- Le bon sens : identifier la cause avant de traiter, poser des bandes engluées sur les troncs en automne, ensacher les fruits pour les protéger du ver.
Ce qui fait sourire
Un livre de 1954, c’est aussi une machine à remonter le temps. Quelques perles :
- L’explosif pour planter un arbre. Pour ameublir le sol avant une plantation, le livre signale qu’on emploie depuis quelques années l’explosif agricole en cartouches. Une bêche suffit très bien. Et vos voisins vous remercieront.
- Des noms de variétés qui ont du caractère. Une laitue « Grosse blonde paresseuse », une autre « Grosse brune têtue ». Un dahlia « Général Eisenhower ». Un chrysanthème « Deuil de Louis Barthou », du nom d’un ministre assassiné en 1934.
- « Mesdames ». Pour les bouquets et les plantes d’appartement, le livre s’adresse aux maîtresses de maison, l’art floral étant présenté comme un don naturel des femmes. On a un peu changé d’avis.
- Les appartements à 15 °C. Pour garder un cyclamen ou une azalée en fleurs, pas plus de 15-16 °C. Et le livre trouve déjà les intérieurs de l’époque surchauffés.
- Le « mulching », nouveauté américaine. Le paillage, aujourd’hui partout, y est présenté comme une méthode venue des États-Unis.
Ce qui fait peur
Là, on sourit moins.
Le chapitre des traitements est un catalogue de produits qu’on ne veut plus voir dans un jardin : arséniate de plomb contre le ver des pommes, DDT contre les altises et la mouche de la cerise, nicotine contre les pucerons, parathion, lindane pour traiter tout le sol du potager, formol pour les terreaux, appâts empoisonnés pour les limaces.
Pour être juste, le livre déconseille déjà l’arsenic au potager, rappelle les délais à respecter avant la récolte et interdit certains produits pendant la floraison pour protéger les abeilles. Mais l’esprit reste guerrier.
Côté plantes, même prudence. Le livre conseille la berce du Caucase comme plante décorative, en notant qu’elle se ressème toute seule. Il range l’asclépiade de Syrie parmi les plantes à fruits décoratifs, et la jacinthe d’eau ou le Cabomba parmi les plantes d’aquarium. Toutes sont aujourd’hui sur la liste européenne des espèces envahissantes : interdit de les planter, de les vendre ou de les cultiver. Et la sève de la berce provoque de vraies brûlures au soleil.
Le message est simple : on ne reprend jamais ça. Aujourd’hui :
- depuis 2019, les particuliers n’ont plus accès qu’aux produits de biocontrôle, utilisables en agriculture biologique ou à faible risque ;
- on mise sur la prévention : rotation, filets anti-insectes, auxiliaires (coccinelles, carabes, mésanges), pièges, variétés résistantes ;
- le cuivre (bouillie bordelaise) reste permis, mais à petite dose et au bon moment, parce qu’il s’accumule dans le sol ;
- la terre de bruyère et la tourbe laissent la place au terreau sans tourbe et au compost ;
- et on ne brûle plus ses déchets verts : c’est interdit.
Vous retrouvez un vieux flacon au fond de l’abri de jardin ? On ne le vide nulle part. Direction la déchetterie, dans son emballage d’origine.
La série : du vieux savoir remis au goût du jour
Ce qu’on fait de ce livre, c’est donc un tri. On garde les gestes qui marchent, on les vérifie, on les complète avec ce qu’on sait aujourd’hui, et on les réécrit avec nos mots.
Le livre est encore protégé par le droit d’auteur : on ne le recopie pas, on n’en publie pas les pages. On le cite par son nom, c’est tout.
Chaque article de la série se termine par un petit encadré « Dans notre encyclopédie de 1954… », avec une curiosité d’époque. Pour le plaisir, jamais comme conseil.
Les premiers sujets, de saison :
- Conserver ses légumes racines tout l’hiver : silo, cave ou jauge ;
- Aménager un fruitier pour ses pommes et ses poires ;
- Quel rosier pour quel usage, du massif à la pergola ;
- Planter des rosiers à racines nues ;
- Faire fleurir jacinthes et tulipes dans la maison ;
- Cultiver le cognassier ;
- La barbe-de-capucin, la salade d’hiver qui pousse dans le noir.
D’autres suivront au fil des saisons : fèves d’automne, bulbes d’été à hiverner, maladies du pommier, légumes oubliés…
Soixante-dix ans plus tard, la bêche n’a pas changé. Le pulvérisateur, heureusement, si.
Questions fréquentes
Où trouver cette encyclopédie d’occasion ?
Chez les bouquinistes, en brocante et sur les sites de livres d’occasion. Cherchez le titre exact, « Encyclopédie pratique du jardinage », avec les noms Duvernay ou Fernand Nathan, pour ne pas la confondre avec des ouvrages plus récents au titre proche. Vérifiez que les planches couleur sont là.
Peut-on encore suivre ses conseils ?
Pour les gestes, oui en grande partie : dates de semis, distances, conservation, taille, plantation. Pour les traitements, jamais : la plupart des produits cités sont interdits et dangereux. Méfiez-vous aussi des plantes conseillées : certaines sont devenues des espèces envahissantes interdites. Et gardez en tête que le livre est écrit pour la région parisienne.
Pourquoi lire un vieux livre de jardinage ?
Parce qu’il conserve des savoir-faire qui disparaissent : le silo, la jauge, le forçage en cave, des variétés anciennes. Parce qu’il était écrit par des gens qui vivaient de leur jardin. Et parce qu’il montre, noir sur blanc, ce qu’on a appris depuis.
